À l’heure où j’achève ces quelques lignes sur le week-end dernier et sans aucun rapport avec ces événements, j’apprends avec stupeur l’attentat terroriste survenu à Trappes et à La Verrière.
Un homme de 26 ans est mort et quatre personnes, dont une fillette de 12 ans, sont en urgence absolue. L’auteur présumé de cette attaque, qui pourrait avoir un caractère raciste, a été interpellé grâce à nos forces de sécurité.
Violence croissante et débridée, dans une société toujours plus divisée. Plus que jamais, ce drame doit nous conduire à dire et à nous dire qu’il ne faut jamais attiser la haine ou la violence. Voilà ce qu’elles peuvent hélas produire.
Samedi 17 octobre, en voyant les images de l’hôtel de ville de Limoges en flammes, j’ai d’abord pensé à ceux qui y travaillaient. Aux agents municipaux, aux élus, aux habitants. À tous ceux pour qui cette mairie était un lieu familier, un repère dans leur vie quotidienne. Puis, j’ai pensé aux forces de l’ordre et finalement à tous les Français.
Il y avait dans l’image du beffroi qui s’écroule, rongé par les flammes, quelque chose d’un « Notre-Dame de la République » qui s’effondrait.
J’ai été maire et je sais ce que représente une mairie dans le quotidien des gens. C’est là que l’on déclare une naissance, que l’on célèbre un mariage, que l’on vient chercher de l’aide. C’est le premier visage de la République, souvent le plus proche des gens. Ceux qui ont incendié la mairie de Limoges n’ont pas abattu une citadelle. Ils ont détruit un symbole de notre maison commune, un lieu de concorde et de dialogue.
Ce même week-end, des scènes semblables de violence et de pillage se sont multipliées dans notre pays. Des commerces dévastés, des policiers, des gendarmes et des pompiers blessés, des habitants sidérés. J’ai ressenti, comme tant de nos compatriotes, de la colère et de la honte. J’ai aussi ressenti une profonde inquiétude.
Depuis samedi dernier, j’entends des Français réclamer l’intervention de l’armée, l’interdiction des manifestations, des mesures d’exception. Ils expriment un épuisement, une exaspération et surtout le sentiment que la République ne parvient plus à les protéger.
De tout cela naît un sentiment d’impuissance généralisée, notamment à rétablir l’ordre, y compris dans nos finances publiques, que l’absence de responsabilité collective ne permet pas d’assainir.
C’est pourquoi il nous faut créer les conditions d’un débat apaisé, dans lequel s’expriment les préoccupations de ceux qui manifestent pacifiquement pour faire face aux défis du monde.
Nous aurions tort de ne pas entendre ces avertissements multiples et plus encore d’y répondre par le mépris. L’impuissance nourrit la colère et affaiblit toujours les démocraties.
Et cette défiance est grande chez nos concitoyens concernant notre capacité collective à agir. À nous, responsables publics, qui sommes leurs représentants, d’agir, de protéger et de préparer l’avenir.
C’est là toute la force, mais aussi toute la fragilité de la démocratie : elle repose d’abord sur l’adhésion des citoyens et non sur la contrainte. Et sur l’adhésion à l’idée que c’est par elle que l’on peut affronter les défis et infléchir le destin d’une nation.
Lorsqu’elle ne tient plus ses promesses, lorsqu’elle semble impuissante à changer les choses, c’est la légitimité démocratique même qui finit par vaciller.
I. Ceux qui paient le prix du désordre
Samedi dernier, plus de 500 000 Français ont manifesté pour exprimer leurs inquiétudes sur leur pouvoir d’achat, leur avenir ou celui de leurs enfants. Ils avaient le droit de manifester. Nous avons le devoir de les entendre. Les casseurs, les pilleurs et les factieux les ont rendus muets. Ils ont couvert par la fureur et le tumulte leurs attentes.
Ceux qui ont choisi la violence n’ont pas seulement brûlé des bâtiments publics ou volé des biens. Ils ont, en quelque sorte, abîmé et pillé la parole de ceux qui manifestaient pacifiquement.
Raison pour laquelle, il nous revient, en réponse à cette violence et comme un acte politique fort, de dire à ces manifestants que nous sommes prêts au dialogue.
Nous ne serons jamais les otages de la violence : ni dans la rue ni dans l’agenda politique et social du pays, ni dans le fonctionnement de nos institutions républicaines. La violence ne peut se substituer à l’expression démocratique dans notre pays. Républicains et démocrates de tous bords partagent ce point de vue et doivent apporter de nouvelles réponses en ce sens.
Certains appellent depuis des années à la convergence des luttes.
Ce que nous avons vu ce week-end ressemble davantage à une convergence des brutes. Des individus qui se rejoignent dans un même nihilisme et un même mépris de ce qui appartient aux autres et de ce qui nous appartient à tous.
Et pour quel résultat ?
Les commerçants indépendants retrouvent leur boutique vandalisée, l’emploi des salariés est menacé, les habitants voient leur quartier ou leurs services publics dégradés.
On nous explique que les assurances rembourseront, mais un petit commerçant peut y perdre le travail d’une vie. Que ce serait « collatéral », autant dire marginal, et pas digne d’intérêt ou d’empathie. Ajoutant ainsi la violence du déni à la violence physique.
En effet, qui rembourse les journées d’activité perdues, l’angoisse d’un salarié, le découragement d’un entrepreneur ? Qui répare le sentiment d’insécurité de ceux qui vivent là ? Qui répare l’honneur sali, la peur inattendue, les ricanements et les coups ?
Les dégâts matériels finissent souvent, pas toujours, par être réparés. La confiance, elle, ne se reconstruit pas à coups de devis et de factures.
Il y a quelque chose de profondément révoltant à voir certains invoquer la justice sociale tout en invisibilisant ceux venus manifester et en s’en prenant à ceux qui vivent de leur travail.
Et une immense hypocrisie à prétendre combattre les puissants en faisant payer les plus fragiles.
Parce que la violence, c’est la loi du plus fort et que par nature elle vient d’abord frapper les plus fragiles.
II. Aucune ambiguïté face à la violence
Le plus préoccupant, peut-être, c’est ce que ces violences révèlent de notre débat politique.
Depuis plusieurs années, une partie de la gauche radicale entretient une conception de l’affrontement qui finit par brouiller les responsabilités. Tout conflictualiser comme seul mot d’ordre.
À l’entendre, la violence serait parfois légitime lorsqu’elle répond à une injustice. Celui qui détruit ne serait plus vraiment responsable de ses actes : il ne ferait que réagir à une violence antérieure, celle de l’État ou de la société.
Je récuse profondément ce raisonnement.
Il ne suffit pas d’être en colère pour avoir raison. Il ne suffit pas d’avoir subi une injustice pour être autorisé à en commettre une autre.
La première des responsabilités demeure celle de l’individu. Celui qui casse est responsable de ce qu’il casse. Celui qui frappe est responsable de celui qu’il blesse.
C’est une exigence de justice, mais aussi une conception de l’humanité.
La France a fait de l’école, de la solidarité et de l’émancipation un choix de société. Ce choix nous honore autant qu’il nous oblige. Il nous appartient de préserver ce modèle de société et de combattre, avec lucidité, les inégalités de destin qui demeurent. Celles qui sont évidentes et celles que l’on ne voit pas ; souvent les plus terribles car elles ne sont pas toujours reconnues.
Car à quoi servirait la démocratie si elle ne cherchait pas, précisément, à réconcilier la liberté de chacun avec l’égalité entre tous ?
Si elle ne donnait pas à chacun, quelles que soient ses origines ou sa condition, les moyens réels de choisir sa vie et de construire son avenir ?
C’est cette promesse d’émancipation qui fonde notre attachement à la démocratie et c’est à l’aune de sa capacité à la tenir que les citoyens la jugent.
La première des injustices, c’est de se voir privé de ses droits fondamentaux. Un jeune de Seine-Saint-Denis doit avoir les mêmes conditions de réussite que celui des beaux quartiers. Celui qui ouvre un commerce, parfois au prix de lourds sacrifices, doit pouvoir vivre dignement de son travail. Sans contrat social, point de démocratie.
Mais comprendre les sous-jacents d’une violence ne peut l’excuser. Des millions de Français connaissent des difficultés sans jamais céder à la brutalité. Ils ont droit à notre respect.
C’est pourquoi je ne peux accepter les ambiguïtés entretenues par certains responsables de La France insoumise, comme ils le font d’ailleurs à propos de l’antisémitisme.
Lorsqu’on appelle à « abattre la citadelle », lorsque l’on fait de la conflictualité permanente une méthode politique, quand des élus viennent en personne agiter les foules ou parler de « violence légitime », on prend le risque d’installer l’idée que nos institutions seraient des forteresses ennemies, plutôt que des biens communs dont chacun peut démocratiquement contester les décisions.
Je ne prétends pas que ces mots suffisent à expliquer les violences de samedi. Mais les responsables politiques ne peuvent s’exonérer de la portée de leurs discours.
Il existe une différence fondamentale entre combattre une politique et délégitimer les institutions qui permettent de la contester.
La démocratie suppose des adversaires, pas des ennemis à abattre et cette distinction, une partie de notre classe politique semble l’avoir oubliée.
Être démocrate, c’est accepter la contradiction et chercher à convaincre celui qui pense autrement plutôt que de lui imposer sa vérité. C’est aussi faire en sorte que les désaccords se règlent par le vote, jamais par la force.
Car la démocratie est le seul régime politique qui peut transformer les conflits en décision collective sans recourir à la violence. Cela suppose que nous acceptions de faire des compromis, de reconnaître la légitimité de l’autre et de respecter un certain nombre de règles communes élémentaires.
On me dira que c’est là une forme de faiblesse, la tiédeur d’un centrisme qui n’oserait choisir. Je crois exactement l’inverse.
Il faut aujourd’hui davantage de courage pour défendre la mesure que pour céder à la surenchère, pour chercher à convaincre que pour se contenter de désigner des coupables.
Ce qui est révolutionnaire et profondément radical, paradoxalement, dans ce monde, c’est la mesure et la nuance fondées sur le raisonnement et le respect de l’autre.
À force de tordre les mots pour les soumettre à nos colères, de tordre les réalités les plus évidentes, de transformer chaque désaccord en fracture et chaque adversaire en ennemi, nous faisons de la France un archipel de solitudes et de rancœurs. Nous prenons ainsi le risque de ne plus vivre côte à côte, mais dos à dos, avant de nous retrouver face à face.
III. L’autorité républicaine n’est pas négociable
Il faut aussi avoir le courage de rappeler ce qu’est l’État. Il n’est pas une puissance étrangère aux Français. Ce sont nos institutions, notre justice, nos services publics. Il est par nature à notre service et non à celui d’un gouvernement.
C’est l’organisation que nous nous sommes donnée pour que la loi commune protège chacun de la loi du plus fort.
Nos policiers et nos gendarmes agissent en son nom, donc au nôtre.
Ce que nos concitoyens ont vu samedi dernier, c’est incontestablement que ce n’était pas l’excès de présence policière qui attisait les violences, mais au contraire leur absence qui avait permis les violences les plus excessives. Ce que nos concitoyens attendaient avec angoisse samedi ce sont les forces de sécurité. Ce sont elles qu’ils attendaient. Pas les pillards, pas les ultras, pas les brutes.
La police protège et c’est ce qui a peut-être été rappelé comme une évidence. Ceux qui réclamaient de la voir moins en seront pour leurs frais.
Leur action doit être légitime, proportionnée et contrôlée.
Comme dans toutes communautés, confrontés parfois au pire de la nature humaine, il y a des erreurs, des faiblesses et parfois des fautes. Et donc symétriquement les citoyens doivent être garantis face à ces dysfonctionnements. C’est aussi cela le sens de l’État : répondre des décisions que l’on a prises, y compris lorsqu’elles n’ont pas produit les résultats attendus.
Sans l’autorité républicaine, que reste-t-il pour protéger le commerçant face aux pillards, l’enseignant face aux intimidations, le citoyen face à la violence d’un groupe ? Le manifestant face au casseur ? L’agent du service public contre le violent ?
Les Français attendent donc des actes et des résultats. Ils ont raison. Sans rodomontades, sans escalade verbale, sans fanfaronnade. L’ordre républicain est d’autant plus puissant qu’il s’impose naturellement à tous par le consentement de la majorité.
IV. Refuser les deux impasses nihilistes
Notre histoire devrait nous avoir appris une chose : la violence employée pour renverser un ordre politique finit parfois par renforcer ceux qui promettent de le rétablir avec le plus de dureté.
À mesure que la confiance dans la République recule, la tentation des solutions autoritaires progresse. C’est d’ailleurs le paradoxe de notre situation politique.
D’un côté, Jean-Luc Mélenchon et l’extrême gauche cultivent la confrontation, au risque d’affaiblir les institutions démocratiques. De l’autre, Marine Le Pen et le Rassemblement national prospèrent sur la peur, la colère et le sentiment d’abandon que les désordres alimentent.
Leurs projets ne sont pas identiques, mais ils tirent chacun profit, à leur manière, de la fragmentation de notre société.
Les uns prétendent défendre le peuple en légitimant ceux qui s’en prennent à lui par la violence. Les autres prétendent le protéger en opposant toujours davantage les Français entre eux et en rabaissant nos libertés.
Ils organisent une forme de servitude volontaire, car rien n’est pire pour un peuple que de se laisser dessaisir et parfois de souhaiter ardemment se dessaisir de libertés qu’il a durement acquises.
Et donc ces deux forces, si puissantes aujourd’hui, se rejoignent dans une même entreprise de défiance envers les institutions et les médiations démocratiques, remettant en cause l’idée que nous nous faisons des décisions communes malgré nos désaccords. Les deux extrêmes ont donc des projets de démolition de nos règles de vie commune et je ne me résous à aucune de ces impasses.
Je crois et nous croyons à une autre conception de la politique : une politique qui ne cherche pas à entretenir la colère, mais à lui apporter des réponses. Qui ne confond pas fermeté et brutalité. Qui fait de l’autorité la condition de la liberté et de l’émancipation, plutôt que leur contraire.
Jean Jaurès disait aux lycéens d’Albi que le courage consistait à « aller à l’idéal et comprendre le réel ». Nous avons besoin des deux, car c’est toujours, in fine, le réel qui s’impose et l’idéal qui peut le transformer.
Comprendre le réel, c’est reconnaître la gravité des violences, les insuffisances de notre réponse collective et les fractures qui traversent la société. C’est dire aussi que tout n’est pas possible et que gouverner, c’est choisir. Aller à l’idéal, c’est refuser que ces fractures deviennent notre seul horizon et les transcender.
C’est aussi redonner des perspectives à cette jeunesse qui s’inquiète de son avenir, qui souhaite étudier et construire sa vie et dont l’immense majorité n’a rien à voir avec les violences passées. Qui a le sentiment que nous décidons, dans nos sociétés vieillissantes, sans elle et donc in fine, contre elle.
À quelques mois de l’élection présidentielle, la question posée à notre pays dépasse celle du retour au calme. Il nous faudra rétablir la paix civile, bien sûr. C’est même un préalable à tout.
Mais aussi reconstruire la confiance dans nos institutions, tenir notre promesse d’émancipation et redonner aux Français des raisons de croire en un avenir partagé, en un pays réconcilié et fier de lui-même. Nous aurions alors, et nous avons d’ailleurs, mille raisons de l’être.
Le prochain Président devra être capable de rassembler ce pays profondément éprouvé et désabusé de lui-même. Il devra parler à tous les Français, y compris à ceux qui ne l’auront pas choisi. Car aucun pays ne peut se relever lorsqu’une moitié de ses habitants finit par regarder l’autre comme un ennemi.
Il nous faudra aussi retrouver l’humilité de reconnaître que le pouvoir politique ne détient pas, à lui seul, toutes les réponses. Faire à nouveau confiance aux collectivités, aux partenaires sociaux, aux associations, à tous ceux qui font vivre la démocratie au quotidien. Cette confiance, elle doit être réciproque. Elle doit être sincère. Elle doit accepter que chacun prenne ses responsabilités.
Cela suppose de rénover nos méthodes de gouvernement : partager davantage les responsabilités, renouer avec la contractualisation, laisser une place à l’expérimentation, accepter d’évaluer nos décisions et de les corriger.
Et retrouver le sens du compromis, non comme un renoncement, mais comme une condition de l’action collective. Car notre pays n’a pas besoin de divisions, n’a pas besoin de haine et d’incompréhension.
Il suffit de voir à quel point nos adversaires ou nos ennemis se réjouissent de notre situation, de Trump à Poutine en passant par le régime iranien : l’amicale des brutes au grand complet.
Notre pays a besoin de s’unir, parce que c’est à ce moment-là que rien ne lui résiste.
Et c’est l’affaire de tous.







Merci pour ce texte qui oppose magistralement la puissance du "Raisonnable" à cette frénésie harassante de l'info en continu qui ne vise qu'à nous décérébrer chaque jour davantage !
Tous les constats sont faits.
La démocratie grandira avec une jeunesse citoyenne responsabilisée dés 16 ans et la prise en compte du vote blanc pour celle sans opinion claire mais respectueuse du droit et de la liberté que la république lui offre. Ainsi moins le vote blanc sera nombreux, plus l'offre politique sera considérée.