Du 29 août au 4 septembre, à l’initiative de notre collègue Frédéric Petit, nous étions neuf députés Démocrates à traverser l’Ukraine, de Lviv à Odessa en passant par Drohobytch, Tchernihiv, Yahidne, les environs de Boutcha et de Mykolaïv, jusqu’en Moldavie.
Nous sommes entrés de nuit, par la route, depuis la Pologne, avant de rejoindre Kyiv par le train de nuit. Qu’une délégation entière de notre groupe se rende ainsi dans un pays en guerre, au moment où les frappes russes redoublent, n’allait pas de soi. Nous l’avons voulu ensemble.
Au son des alarmes et au fil de récits endeuillés, ce voyage fut une succession de visages, d’histoires et de situations qui sont autant de leçons pour notre vieux et, quoi qu’on en dise, paisible pays. De trop loin, on ne voit jamais d’une situation que l’image que l’on s’en faisait déjà. Nous sommes donc allés voir de près et nous en revenons avec trois convictions que je veux porter publiquement.
I. La première est que la place de l'Ukraine est dans l'Union européenne.
Celui qui a un jour foulé le sol d’Odessa ne peut en douter. Celui qui a vu son architecture, senti son atmosphère et éprouvé cet amour omniprésent de la musique et de la beauté sait qu’Odessa est au cœur de l’Europe, au même titre que Vienne, Milan, Copenhague, Cracovie ou Marseille.
D’ailleurs, l’Ukraine n’est pas seulement européenne par sa culture, elle l’est aussi parce que les Ukrainiens éprouvent dans leur chair ce qui fut à l’origine même de notre construction européenne. Ils savent, comme nous savions en 1945, ce que signifie la guerre et combien l’intégration de notre continent constitue l’une des plus grandes entreprises de paix de l’histoire.
Mais sa place est aussi parmi nous parce que nous avons besoin d’elle. Avec huit cent mille soldats et des millions de drones sortis de ses ateliers, l’Ukraine est devenue l’une des meilleures armées d’Europe. Cette société mobilisée, efficace et travailleuse a appris sous la contrainte à surmonter beaucoup des limites que nous dénonçons quotidiennement chez nous. La guerre n’offre ni le luxe de la lenteur ni celui de la déconnexion avec le réel.
Camus l’a écrit très justement : « On ne nie pas la guerre, il faut en vivre ou en mourir. »
Des soldats reviennent du front avec des amputations multiples, conséquence des évolutions du champ de bataille ? En trois mois, l’hôpital Saint-Panteleimon de Lviv bâtit le centre Unbroken pour les accueillir et les soigner.
Le toit de verre de la Rada expose les députés aux frappes russes ? Un système de vote sécurisé est développé pour que les sessions se poursuivent depuis l’abri.
Des centaines d’entreprises ont été détruites lors de l’invasion ? Des mécanismes de prêts et de contreparties sont organisés, suivis avec rigueur et orientés selon les priorités nationales.
Partout, nous avons retrouvé le même réflexe : un problème apparaît, il faut le résoudre.
Cette agilité, cette capacité à décider et à agir, ce rapport presque brutal au réel nous bousculent, car nous avons besoin nous aussi de retrouver cette culture de l’action pour redresser notre pays et affronter les transformations qui viennent. L’Ukraine a tant à nous apprendre.
II. La deuxième conviction est que la Russie ne s'arrêtera pas d'elle-même.
Au-delà de l’ampleur des destructions et de la logique d’annexion territoriale, il est une réalité que les cartes et les chiffres ne rendent pas : la cruauté.
À Yahidne, quelques jours après le début de l’invasion, les forces russes ont fait prisonniers environ 350 des 380 habitants du village pour en faire des boucliers humains et les ont enfermés dans le sous-sol de l’école. Des femmes, des hommes, des enfants et des vieillards y ont passé vingt-sept jours entassés dans cent cinquante mètres carrés, sans lumière, sans toilettes, avec presque rien à manger et sans l’espace nécessaire pour s’allonger. Onze personnes y sont mortes et leurs corps n’ont pu être retirés qu’avec l’autorisation de leurs geôliers, si bien que des enfants ont vécu plusieurs jours à quelques mètres des cadavres.
À Kherson, la torture et le meurtre ont été institutionnalisés et les habitants vivent aujourd’hui encore sous la menace de drones chargés d’explosifs qui les traquent dans leur quotidien à la manière d’un « safari humain ».
Après avoir vu cela, une conviction s’impose et elle n’est pas dictée par l’émotion. Depuis plus de vingt-cinq ans, le régime russe a fait de la violence et de la guerre des instruments ordinaires de sa politique, au point que la guerre n’est plus pour lui une anomalie mais un mode d’action et, progressivement, un mode de gouvernement.
Croire que notre lassitude produira la paix serait donc une erreur tragique et stratégique. Notre fatigue n’arrêtera pas la guerre. Notre faiblesse non plus. La paix ne viendra pas de notre renoncement, elle suppose que la Russie soit convaincue qu’elle ne peut obtenir par la force ce qu’elle n’a pu obtenir autrement.
Les Ukrainiens, eux, tiennent. À Drohobytch, le maire, dont le fils est au front, prépare sa ville au rude hiver qui s’annonce en rendant autonomes ses réseaux d’énergie. Il nous a quittés sur ces mots : « Tenez bon face à la propagande moscovite. »
À Kyiv, le président de la Rada, Ruslan Stefanchuk, nous a remerciés de la constance du soutien français, puis il a ajouté très justement que cette aide protège l’Europe autant que l’Ukraine.
C’est pourquoi, quand le Rassemblement national propose, par la voix de Louis Aliot, de « couper le robinet » de l’aide à l’Ukraine, il ne parle pas de paix, il parle de lâcheté. Il parle d’abandon, un abandon dont nous finirons par payer le prix.
III. La troisième conviction est que nous devons nous unir, car rien n’est impossible au peuple français lorsqu’il est soudé.
Ce combat de David contre Goliath nous rappelle une chose que notre pays a hélas oubliée. Lorsqu’un peuple sait ce qu’il veut, qu’il accepte de regarder la réalité en face et qu’il mobilise ses forces dans une même direction, il accomplit ce qui paraissait impossible. C’est peut-être la principale leçon que je rapporte d’Ukraine.
Il serait indécent de comparer nos difficultés à celles d’un peuple en guerre. Mais il serait irresponsable d’en revenir sans comprendre que nous ne sommes plus au temps des avertissements. La guerre est de retour en Europe, la Russie s’est réarmée et nous désigne comme adversaires, notre dette réduit déjà nos marges de souveraineté, notre industrie a reculé, notre agriculture doute de son avenir et nos dépendances accumulées nous rendent plus vulnérables. Ce ne sont pas les menaces de demain, c’est notre réalité d’aujourd’hui.
La question n’est donc plus de savoir si nous devrons faire des efforts, puisque nous en faisons déjà et que nous devrons en faire davantage. La seule question qui vaille est de savoir si nous choisirons nous-mêmes, collectivement, les efforts nécessaires à notre redressement ou si, à force d’attendre, ils nous seront imposés par les événements, par nos créanciers ou par ceux qui veulent notre affaiblissement.
Depuis trop longtemps, nous traitons chaque difficulté comme si nous pouvions encore gagner du temps. Mais demain est arrivé.
Nos divisions, nos procrastinations et nos égoïsmes ne sont plus seulement des faiblesses intérieures, ils deviennent des vulnérabilités stratégiques. Poutine le sait et il fait le pari de notre fatigue. Il ne sera tenu en échec que par la démonstration inverse, celle d’Européens capables de se mobiliser, au premier rang desquels des Français déterminés à demeurer libres.
Je ne doute pas une seconde que nous en soyons capables. La France, forte de mille ans d’histoire, ne sera durablement soumise par aucune force, ni par ses créanciers ni par Moscou. Mais l’histoire ne garantit rien à ceux qui se contentent de l’invoquer. Elle oblige.
Enfin, ces convictions, notre famille politique ne les découvre pas. Dès 2004, la révolution orange, ce soulèvement pacifique d’un peuple qui refusait une élection truquée sous la pression de Moscou, avait marqué Marielle de Sarnez au point qu’elle proposa d’en faire la couleur de notre Mouvement lors de sa fondation.

Si le Mouvement Démocrate est orange, c’est en hommage à ces Ukrainiens qui réclamaient, place de l’Indépendance, la démocratie et l’Europe. Loin d’être un détail, j’y vois le symbole de notre attachement à cet idéal européen, celui que portent tous les militants de notre Mouvement.
Quand Maïdan s’est levé, Marielle était sur la place dès décembre 2013, à la tribune, devant des centaines de milliers de manifestants. « Nous sommes tous ici des Européens », leur a-t-elle lancé. La foule lui a répondu « Merci », en français.
Depuis, notre député Frédéric Petit, qui vit en Pologne et a travaillé en Ukraine avant d’être élu, n’a jamais cessé ce compagnonnage. Vice-président du groupe d’amitié France-Ukraine et décoré par le ministre ukrainien de la Défense, il porte avec détermination la protection du ciel ukrainien grâce à l’initiative SkyShield, que je soutiens.
Voilà, au fond, ce que nous avons vu. Les Ukrainiens ne nous demandent pas de nous battre à leur place, ils nous demandent de ne pas les lâcher et nous ne les lâcherons pas. L’histoire ne retiendra pas l’émotion que cette guerre nous inspire, elle retiendra la constance dont nous aurons su faire preuve. L’heure est à l’union et à la mobilisation. Tel est notre devoir et tel est aussi notre pouvoir, protéger l’Europe, la République et la France.
Marc Fesneau,
1er Vice-président du Mouvement Démocrate,
Président du groupe parlementaire « Les Démocrates »,
Député de Loir-et-Cher.









La délégation
Nous étions neuf députés du groupe Les Démocrates à participer à ce déplacement.
Christophe Blanchet, député du Calvados et vice-président de l’Assemblée nationale. Blandine Brocard, députée du Rhône. Carole Guillerm, députée des Hauts-de-Seine. Philippe Latombe, député de la Vendée. Pascal Lecamp, député de la Vienne. Sophie Mette, députée de la Gironde. Frédéric Petit, député de la 7e circonscription des Français établis hors de France, qui couvre l’Allemagne, l’Europe centrale et les Balkans. Nicolas Turquois, député de la Vienne. Et moi-même, député de Loir-et-Cher et président de notre groupe parlementaire.







Quand la plupart des personnalités politiques passent leurs journées à tweeter des punchlines toujours plus clivantes, merci de prendre le temps d’écrire et de nous partager vos idées, avec pédagogie et sans polémique !
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